Auteur : Riikka Rossi

 

3.1. Cadre général introductif

3.1.1 À quel moment apparaît dans votre littérature la quête de modernité incarnée par les avant-gardes littéraires ?

Pendant la première moitié du XXe siècle, la traduction en finnois fut toujours liée à l’idéologie du mouvement nationaliste qui, au XIXe siècle, avait lancé un projet pour le développement de la littérature en langue finnoise. Selon le programme « fennomane », la littérature écrite en langue vernaculaire, en finnois, avait une mission particulière dans la création de l’identité nationale et la littérature traduite n’échappa non plus à cette obligation de développer la langue finnoise et de civiliser le peuple finlandais. Les classes cultivées considéraient la littérature comme un moyen d’éduquer le peuple, elles favorisaient la littérature didactique et morale et avaient constamment peur des conséquences démoralisantes d'une littérature considérée comme  trop décadente ou avant-garde. Comme l’a exprimé un homme de lettres fennomane en 1887 : « la littérature noble est un moyen puissant d’élever la noblesse du peuple et vice-versa, la littérature basse – là où on en trouve – est un moyen puissant de corrompre et de démoraliser le peuple » (voir aussi 3.3.5).

Cette mission didactique et morale du programme nationaliste influença longtemps la politique de traduction de la littérature en finnois. Avant la deuxième guerre mondiale, la plupart des grandes maisons d’éditions étaient dirigées par les cercles nationalistes. La mission éducative est visible dans leurs choix des ouvrages traduits : la première moitié du XXe siècle se caractérise surtout par la traduction des grands classiques en finnois (Flaubert, Balzac, Dante, Homère, Cervantès) et de la littérature des peuples finno-ougriens. La traduction fut soutenue par le fonds d’État et, de cette manière, le choix des textes traduits fut contrôlé par le pouvoir politique. L’accès à l’héritage culturel du monde fut considéré comme essentiel pour le peuple finlandais qui était en train de se développer comme nation européenne. En revanche, les ouvrages des avant-gardes et modernistes contemporains, comme ceux de Kafka, Joyce ou Proust, furent complètement négligés. En même temps que les jeunes écrivains du pays, les « Porteurs du Feu » des années 1920 insistèrent sur l’ouverture de la culture finlandaise à l’Europe avec leur slogan « les fenêtres ouvertes à l’Europe »  les maisons d’édition fermaient non seulement les fenêtres mais aussi les portes, surtout devant la littérature contemporaine et se contentaient de publier des œuvres canonisées de la littérature occidentale.

D’ailleurs, la rupture sociale et historique liée aux guerres mondiales influença la vie littéraire en Finlande d’une façon fondamentale. Même si les ouvrages plus avant-gardes n’étaient pas traduits en finnois, la modernité globale avait un effet sur l’édition du livre. Durant la première guerre mondiale, la spéculation économique attira de nouveaux éditeurs, qui tentèrent de profiter du manque de marchandise et cherchèrent des bénéfices purement économiques en  s’orientant vers une littérature facile (comme Kustannusliike Minerva et Ahjo). L’époque de l’essor du mouvement socialiste en Finlande, au début du XXe siècle, fut suivie de la fondation de maisons d’éditions socialistes qui avancèrent la traduction des œuvres importantes pour le mouvement ouvrier, comme celle d’Émile Zola. Le Manifeste communiste de Marx vit le jour en 1905, la « Marseillaise » fut traduite plusieurs fois.

Néanmoins, dans le cas de la Finlande, il faut garder en mémoire que l’accès aux littératures européennes ne s’est jamais opéré uniquement à travers les traductions en finnois, mais que, étant donné qu'il s’agit d’un pays bilingue, les traductions en suédois et dans d'autres langues scandinaves ont toujours joué un rôle important. Un grand nombre de classiques a été lu, surtout dans les milieux cultivés, d’abord en suédois et, grâce au bilinguisme, les écrivains finlandais ne sont pas restés dans l’ombre du modernisme, même s’ils ne purent lire des ouvrages d’avant-gardes dans leur langue maternelle. C’est-à-dire que le retard dans la traduction des œuvres modernistes n’empêche pas le développement du mouvement moderniste en Finlande. De plus, le suédois servit longtemps de langue relais pour la traduction. Pourtant, étant donné que la population suédoise constitue une petite minorité (12, 9 % en 1900 et 5,4 % en 2009) la traduction des littératures européennes en finnois donna à la grande majorité – au peuple – l’accès aux littératures des autres cultures européennes, et contribua au processus de « démocratisation » de la culture littéraire en Finlande.

 

3.2. La pratique de la traduction

Qui traduit ?

3.2.1. Qui sont les traducteurs (origine sociale, formation, langue maternelle, statut social, conditions de travail et de rémunération ? Sont-ils reconnus en tant que traducteurs, s’agit-il de leur activité principale ? etc.) ?

En Finlande, exercer la profession de traducteur à plein temps reste un phénomène assez récent. La traduction fut longtemps une activité à temps partiel, pratiquée par des écrivains, des éditeurs, des chercheurs et des critiques. Ce n’est que pour les dernières décennies que l’on peut parler de traducteurs professionnels à plein temps.

Pendant la première moitie du XXe siècle, un des traducteurs les plus remarquables fut sans doute J. A. Hollo (1885–1967), professeur de pédagogie à l’université de Helsinki. Au vu de la multitude d’ouvrages classiques traduits par Hollo, il peut incontestablement être considéré comme l'un des traducteurs les plus remarquables de tous les temps : Hollo traduisit au moins 154 ouvrages en finnois (selon la bibliographie nationale des écrivains) mais le nombre total est probablement encore plus grand, car beaucoup de ses traductions parurent sans mention du nom de traducteur. Les œuvres traduites par Hollo se composent au total des seize langues étrangères (!), dont la majorité est composée de l’anglais, du français et de l’allemand, bien que sa contribution à la traduction d’ouvrages en langues russe, italienne et scandinaves ne soit pas non plus non négligeable. Parmi ses traductions figurent par exemple Crime et châtiment de Dostoïevski (1922), La guerre et la paix de Tolstoï (1924), David Copperfield de Charles Dickens (1924), Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1926), Don Quichotte de la Mancha de Cervantès (1927–1928), Les mille et une nuits (1930),Candide de Voltaire (1953), L’Âne d’or d’Apulée (1957)... En plus des belles lettres, Hollo traduisit des ouvrages de pédagogie et des classiques de la philosophie occidentale, comme ceux de Nietzsche et Kierkegaard. De plus, il prit plusieurs fois l’initiative de suggérer aux éditeurs des ouvrages à traduire. Grâce à lui, dans les années 1920, Otava prit plusieurs ouvrages de Dostoïevski dans son programme et WSOY publia les œuvres choisies de Goethe.

Dès l’école, Hollo fut un fervent amateur de langues et étudia, en plus des langues européennes, le perse, l’arabe, le sanscrit et l’hindoustani. Travailleur des lettres assidu et solitaire, Hollo avait des responsabilités de professeur et traduisait la nuit. La qualité de ses traductions reste variable – un grand nombre est toujours considéré de bonne qualité, tandis qu’une partie a été retraduite (comme Crime et châtiment de Dostoïevski et La guerre et la paix de Tolstoï).

Parmi les traducteurs importants de la première moitié du XIXe siècle figure aussi Tyyni Tuulio, écrivain et traductrice qui travailla surtout sur les littératures française, anglaise et italienne. Sa première traduction futJane Eyre de Charlotte Brontë qui parut en 1916 et, plus tard, elle traduisit aussi Villette du même auteur, ainsi que la Chanson de Roland. Elle connaissait aussi le suédois, le danois, l’allemand et le portugais.  Sa contribution à la connaissance des littératures espagnoles et portugaises en Finlande est  remarquable. Elle traduisit, par exemple, des ouvrages de Federico García Lorca et ceux de Juan Ramos Jiménez. Tuulio traduisit également des œuvres pour enfants et écrivait des essais et des ouvrages biographiques, portant principalement sur des femmes influentes ; son travail est marqué par un certain féminisme.

À côté de Tuulio et Hollo, maints écrivains, comme le romancier Joel Lehtonen, l’écrivain Anni Swan,  les poètes Eino Leino et Otto Manninen et la poétesse L. Onerva font partie du nombre des traducteurs qui avancèrent le projet de traduction des grands classiques en finnois. Eino Leino est surtout connu pour sa traduction de la Divine Comédie en finnois, un travail qu’il effectuait tandis que son ami Otto Manninen traduisait L’Odyssée d’Homère. On dit que les deux écrivains concourrait pour leurs traductions et que c’est Leino qui a gagné le concours, en achevant l’œuvre de Dante en 1914. L’Odyssée parut en 1924. Manninen se spécialisa dans les littératures de l’Antiquité et traduisit, entre autres, Œdipe roi de Sophocle (1937) etMédée d’Euripide (1949). Sa femme, Anni Swan, écrivain connu surtout pour ses œuvres pour  enfants, traduisait des ouvrages pour les enfants, comme Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (1906).

Plusieurs écrivains s’engagèrent dans ce projet de traduction des grands classiques en finnois. Chez les écrivains le choix des œuvres traduites fut moins dépendant du programme nationaliste et plus dirigé par leurs propres intérêts esthétiques. Joel Lehtonen et L. Onerva, par exemple, deux écrivains vivement influencé par la littérature française, contribuèrent à la traduction des ouvrages français et italiens en finnois. Joel Lehtonen traduisit dans les années 1910-1920 des ouvrages d’Anatole France et Jules Verne de même qu’une sélection du Décameron (1914) ; en plus du français, il traduisit aussi des langues scandinaves (comme des œuvres d’Ibsen, Hamsun et Strindberg). L’écrivain contemporain de Lehtonen, L. Onerva traduisit également de la littérature française comme des poèmes de Verlaine, Musset et Baudelaire, des romans de France et Paul Bourget et Philosophie de l’art de l’Hippolyte Taine (1915).

Que traduit-on ?

3.2.2. Quels genres de textes traduit-on ?

Comme on le voit dans les réponses 3.2.1 et 3.2.5, le début du XXe siècle fut essentiellement l’époque de la traduction des grands classiques en finnois, ce qui peut être considéré comme anachronique par comparaison au développement de la littérature finlandaise qui, en dépit du retard des traductions des ouvrages modernistes, s’engagea dans les courants contemporains européens.

En sus des grand classiques, la période qui précède la deuxième guerre mondiale se caractérise par l’arrivée de genres commerciaux, de best-sellers (romans policiers, romans d’amour et d’aventures). Symptomatiquement, pendant les années 1890-1939, les écrivains de romans d’amours, Ethel M. Dell, Elinor Gly et Berta Ruck furent les auteurs les plus traduits de l’anglais en finnois. Néanmoins, la publication commerciale ne fit sa véritable percée qu’après la deuxième guerre mondiale, lorsque les nouvelles techniques d’édition de livres en format de poche rendirent possible les grands tirages de séries internationales (comme la série Carter Brown).

Le début du XXe siècle a été appelé « l’âge d’or des anthologies littéraires ». En ce qui concerne les traductions de poésie, les anthologies jouent un rôle important dans l’arrivée de celle-ci en Finlande. L’anthologie de la poésie française, mentionné ci-dessus, dans une traduction de L. Onerva, en fournit un bel exemple. Le poète Uuni Kailas, lui, traduisit une sélection de poésie allemande, depuis Goethe jusqu’à l’expressionisme, qui lui était contemporain. L'anthologie parut en 1934 sous le titre Kaunis Saksa (La belle Allemagne) ; une sélection de  poésie britannique traduite par Yrjö Jylhä, « Hallitse, Britannia ! » (Gouverne, Grande-Bretagne !) fut publiée en 1929. Elle comprenait des poèmes de Shakespeare et Milton, par exemple. Comme le programme nationaliste d’avant la deuxième guerre mondiale favorisait la traduction de la littérature finno-ougrienne, un choix de poésie estonienne parut en 1940 sous le titre Eestin runotar (La Muse d’Estonie). Par ailleurs, Otto Manninen traduisit de la poésie hongroise, comme des ouvrages de Sándor Petöf. Un choix des poèmes hongrois, oudmourtes, mordves et maris parut en deux parties intituléesHeimokannel I et II (Kantele tribal, 1926 et 1934; le kantele étant la cithare finlandaise).

Pour ce qui concerne la traduction du théâtre en finlandais, le théâtre étranger a toujours constitué une grande partie des répertoires des théâtres finlandais. Au début de son histoire, le Théâtre National de la Finlande (fondé comme Théâtre Finlandais en 1872)  favorisa la traduction des grands classiques en finnois, comme la traduction des pièces de Shakespeare (en finnois en 1872–1912), ce qui soutenait l’objectif éducatif du programme nationaliste et prouvait la puissance de la langue finnoise, son égalité avec les vieilles langues européennes. Comme dans le cas du genre romanesque, les premières décennies du XXe siècle furent marquées par la traduction des grands classiques : L’école des femmes (1905) et Tartuffe (1920) de Molière, de même que Le Cid de Corneille (1917) ont vu le jour en finnois. La traduction d'ouvrages plus expérimentaux a commencé dans les années 1920 avec la traduction depièces expressionnistes allemandes (Ernst Kaiser et Arnold Trollers ) ; à la même époque, quelques pièces de Luigi Pirandello ont été mises en scène dans quelques théâtres finlandais.

3.2.3. Peut-on constater à cette époque une réduction de l’écart entre la date de parution d’une œuvre dans la langue originale et la traduction ?

Pendant les années 1910-1945 parut un grand nombre de grands ouvrages classiques de la littérature européenne, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine. Par conséquent il y a un grand écart entre la date de la parution et de la traduction, mais d’autre part un grand nombre de ces ouvrages étaient lus et connus en Finlande déjà au XIXe siècle grâce aux traductions langues scandinaves.

3.2.4. Y a-t-il à cette époque des changements dans la géographie de la traduction (origine des œuvres traduites) ? S’ouvre-t-on à des littératures non traduits jusque là ? Si oui, lesquelles ?

La majorité des traductions est aujourd’hui en Finlande, comme dans de nombreux pays, d’origine anglo-américaine. Pourtant, à la fin du XIXe siècle, la plupart des traductions venait des autres pays scandinaves et de l’Allemagne. À côté de ces langues-là, on traduisait d’autres grandes langues européennes (anglais, français, italien, espagnol) et du russe. Au XXe siècle l’anglais dépassa les langues scandinaves et l’allemand et, déjà dans les années 1930, presque la moitié des traductions était d’origine anglo-américaine.

Quelques statistiques pour la période entre 1910-1939 :

Langues sources entre 1910 et 1919 :

Langues scandinaves 24,1 %, anglais 25,9 %, allemand 18,4 %, français 11,2 %, autres langues 20,4 %.

Langues source entre 1920 et 1929 :

Langues scandinaves 18,3 %, anglais 43,1 %, allemand 15,4 %, français 10 %, autres langues 13,2 %.

Langues sources entre 1930 et 1939 :

Langues scandinaves 18,3 %, anglais 47,1 %, allemand 11,7 %, français 7,9 %, autres langues 15,0 %.

Après 1890, la langue source subit un changement fondamental : jusqu’en 1890, 29 % des traductions en finnois étaient d’origine scandinave. Le statut de l’anglais se renforça pendant les années 1910 et 1920, notamment grâce à l’essor des littératures "faciles" (roman policier, roman d’amour et d’aventure), en même temps que la part des autres baissait. Les maisons d’édition commencèrent à nouer des relations avec des pays anglophones. Quelques auteurs anglo-américains connurent un grand succès dans les pays nordiques durant les années 1910-1920, plusieurs ouvrages de Jack London, par exemple, étaient traduits en finnois.

3.2.5. Citez quelques textes emblématiques traduits à cette époque (s’il y en a), titres et dates.

Dante, La divine Comédie, 1909-1914.

Jack London, L'appel de la forêt, 1907, 1925.

Leon Tolstoï, Anna Karénine, 1911.

Anthologie de la poésie française (Baudelaire, Musset, Verlaine), 1912.

Charlotte Brontë, Jane Eyre, 1915.

Jonathan Swift, Les voyages de Gulliver, 1926.

Honoré de Balzac, Le père Goriot, 1927.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1928.

Cervantes, Don Quichotte, 1927-1928.

Stendhal, Le rouge et le noir, 1929.

Zola, Nana, 1930.

Le cycle du Nibelung, 1934.

Sophocle, Œdipe roi, 1937.

Comment traduit-on ?

3.2.6. Formule-t-on des exigences concernant le respect du texte traduit, la mention du nom de l'auteur du traducteur, la nécessité de traduire directement à partir de la langue originale ?

Aux alentours de la première guerre mondiale, l'époque se caractérisait par un manque de respect pour les droits d’auteur internationaux et par la publication de traductions de mauvaise qualité ; par conséquent, cette époque a été appelée « l’ère du far-west » dans l’histoire de l’édition du livre en Finlande. La ratification de la convention de Berne, en 1928, marqua la fin de cette époque sans règles et rendit le système finlandais plus conforme au modèle international, en obligeant les maisons d’édition finlandaises à respecter les droits d’auteur et, surtout, à payer des rémunérations  aux auteurs étrangers. Par conséquent, la publication des livres traduits devint plus onéreuse pour les éditeurs, mais par ailleurs, en équilibrant le marché domestique la convention de Berne améliora les possibilités de concurrence pour la littérature d’origine finnoise.

3.2.7. Trouve-t-on des réflexions et/ou des débats sur la traduction ? Sur quoi portent-ils ?

À l’époque des grands classiques, le débat sur la qualité des œuvres traduites concernait essentiellement la traduction des œuvres de l’Antiquité. La traduction des œuvres d’Homère (Illiade 1919 et Odyssée 1924), par exemple, provoqua un débat sur le travail du poète Otto Manninen, qui avait la tâche difficile d’adapter les mètres d’antiquité aux exigences de la langue finnoise et n’hésita pas à prendre des mesures radicales dans son travail. Il inventa souvent des mots nouveaux et créa un style original. L’accueil de ses traductions, aujourd’hui devenues classiques, fut mitigé. Edvin Linkomies, professeur de littérature latine, les considérait comme étant trop compliquées, le traducteur V. Arti jugeait la langue de Manninen comme affectée et trop ornementale, tandis que le professeur de finnois, Lauri Hakulinen, admirait son talent. Manninen, originaire de l’est de la Finlande, n’hésita pas à laisser le dialecte de l’est faire écho dans son travail. Le ton de l’est n’était pas pour plaire à tout le monde, et quelques critiques jugèrent négativement sa langue à cause de ce type d’expression, considéré comme trop populaire.

La traduction de La divine comédie en finnois fut également critiquée pour les choix métriques du traducteur, Eino Leino. Contrairement l'usage actuel, la fidélité au système métrique du texte original était considérée comme une norme de la traduction. Plus tard, avec l’essor de la poésie moderniste, les traducteurs commencèrent à favoriser le mètre libre au lieu de systèmes difficilement appropriés à la langue finnoise. Les retraductions récentes des œuvres de Shakespeare en offrent un bel exemple, de même que la retraduction de quelques œuvres de J. L. Runeberg.

3.2.8. Certains traducteurs écrivent-ils des préfaces explicitant leur pratique ainsi que le choix des textes qu’ils traduisent ?

Les préfaces sont typiques des traductions sur les grands classiques, qui contiennent souvent une introduction à l’auteur et à son œuvre. Les traducteurs de la littérature antique fournissent avec leurs traductions des explications philologiques du texte. Eino Leino, par exemple, expliqua ses choix métriques dans sa préface au Cid de Corneille (1917).  Il est tout de même fréquent que les préfaces des ouvrages classiques ne soient pas écrites par le traducteur mais par un professeur  spécialiste de l’auteur, comme c’est le cas des traductions sur l’Histoire de la guerre du Péloponnèse et Vie des doux Césars, par J. A. Hollo. D’autre part, Hollo écrivit plusieurs préfaces lui-même (comme pour l’Ane d’ôr).

Cependant, plusieurs traducteurs de laiode située entre 1910 et 1945, comme Hollo, Leino, Joel Lehtonen et Tyyni Tuulio parlent de leur travail ailleurs que dans les préfaces, comme dans leurs journaux, lettres ou essais.

 

3.3. Le rôle culturel de la traduction

La traduction et la langue

3.3.1. Statut de la langue écrite à l’époque (existe-t-il une norme unique pour cette langue ? coexistence éventuelle avec d’autres langues ? )

Le finnois obtint le statut de langue officielle du pays en 1864 et on considère que c’est environ dans les années 1870 que le vocabulaire et le système grammatical du finnois écrit atteignirent le niveau qui est le leur actuellement. Les traductions ont influencé d’une manière fondamentale le développement du finnois écrit (voir la réponse 3.3.2.).

Au vu des traductions parues pendant les premières décennies du XXe siècle, le finnois écrit a été mis au défi des systèmes métriques utilisés dans les classiques en vers (voir ci-dessus). Le travail pour le développement de la langue finnoise continua, ce dont témoigne la retraduction de la Bible en finnois, un projet colossal achevé en 1938.

3.3.2. La traduction joue-t-elle un rôle dans l'évolution de la langue ?

Au vu de l’histoire de la langue et la littérature finlandaise, encore jeunes, la traduction en finnois a joué un rôle important dans le développement du finnois écrit. La naissance de la littérature de langue finnoise au XIXe siècle fut un projet politique qui avait pour but la création d’une identité finlandaise. Sur le modèle de la philosophie hégélienne, le philosophe national J.V. Snellman considérait la littérature de la langue du peuple comme nécessaire pour faire surgir l’esprit national, pour faire progresser l’État finlandais et pour créer une identité nationale. La littérature traduite en finnois contribuait à ce projet de plusieurs façons : la traduction des grands classiques témoignait en même temps de la vitalité de la langue finnoise et permit pour le peuple finlandais de se cultiver en s’initiant à l’héritage culturel du monde. La traduction des ouvrages étrangers obligeait à inventer des mots nouveaux et des expressions qui n’existaient pas en finnois au moment de la traduction, ce qui éveillait souvent des discussions sur les choix des traducteurs.  Pour les auteurs finlandais les traductions servaient de source d’inspiration et de modèle dans la création d’une littérature nationale.

La traduction et la littérature

3.3.3. La traduction joue-t-elle un rôle dans le développement des formes, des genres et des courants littéraires, notamment dans l'avènement de la modernité ?

Comme il a été mentionné plus haut, on traduisait encore entre 1910-1945 des grands classiques et des ouvrages réalistes du XXe siècle. La traduction d'ouvrages modernistes fut tardive. La littérature d’avant-garde était considérée comme trop osée et radicale. En même temps que les autres pays scandinaves traduisaient des œuvres de James Joyce, Franz Kafka ou Virginia Woolf, les maisons d’édition finlandaises publiaient des grands romans du XIXe siècle comme Walter Scott, Charles Dickens, Balzac et Stendhal.

Pourtant, cela n’empêcha pas le développement du modernisme en Finlande. La polyvalence linguistique permit aux auteurs de langue finnoise de faire connaissance avec des littératures étrangères au moyen d’autres langues. De plus, les revues littéraires apportèrent de nouveaux courants européens en dépit du manque de traductions en finnois. Pourtant, les traductions des grands classiques de l’époque ont aussi laissé leurs traces dans les œuvres contemporaines, qui mêlent souvent l’esthétique moderne avec des genres plus anciens. Le roman Huojuva talo (La maison vacillante) de Maria Jotuni, par exemple, écrit dans les années 1930 (publié de façon posthume en 1963), est un roman influencé par les œuvres de Dostoïevski et Emily Brontë, traduits en finnois à l’époque, mais cette œuvre s’engage dans les discours modernes sur la condition humaine typique de Joseph Conrad, contemporain de Jotuni. L’influence du style d’Anatole France, beaucoup traduit et très populaire au début du XXe siècle, est perceptible, par exemple, dans l’œuvre en prose d’Eino Leino.

La traduction et la société

3.3.4. À quelles fins traduit-on (esthétiques, commerciales, politiques, sociales) ?

Voir les réponses aux questions 3.2.2 et 3.3.5.

3.3.5. Qui prend en général l’initiative des traductions (traducteurs ? éditeurs ? libraires ? mécènes ? pouvoir politique  ou religieux ?)

L’initiative des traductions varie, mais dans le cas de la Finlande il importe de souligner le rôle du pouvoir politique (par exemple, le projet de littérature nationale initié par le mouvement romantique nationaliste). L’idéologie nationaliste influença longtemps le choix des textes traduits en finnois et, pendant la première moitié du XXe siècle, les grandes maisons d’édition étaient dirigées par les cercles nationalistes de la droite.

La maison d’édition Tammi a joué un rôle important dans la percée des traductions des œuvres modernistes. La fondation de Tammi, en 1943, marqua l’arrivée d’un véritable concurrent gauchiste pour les maisons d’éditions plus conservatrices ; la bibliothèque « jaune » de Tammi, lancée en 1954, fut une collection de littérature contemporaine mondiale qui importa en Finlande un grand nombre des romans modernistes rejetés auparavant.

Il ne faut pas oublier la part des traducteurs, leurs initiatives et des choix individuels (voir  3.2.1).

Sur le rôle du pouvoir politique, voir aussi les réponses aux questions 3.3.6. et 3.3.10.

3.3.6. Quels sont les supports de publication et les modes de diffusion des traductions ?

Le projet de traduction des grands classiques en finnois était encouragé par des bourses d’État. En 1908, le sénat décida d’établir un fonds particulier pour soutenir la traduction. La gestion des fonds fut déléguée à la Société de littérature finlandaise, qui décerna des bourses pour la traduction et l’édition des livres étrangers.  Le comité de traduction de la Société de littérature finlandaise prenait l’initiative dans de nombreux cas et commandait directement des traductions, comme La divine comédie de Dante (en finnois en 1919-1924), l’Illiade (1919) et l’Odyssée (1924) d’Homère. La portée des fonds d’État peut être illustrée par le fait que la plupart des traductions des grands classiques en finnois en ont bénéficié. La Société de littérature finlandaise continue ce travail aujourd’hui, ainsi que d'autres institutions ; par exemple, entre 1990 et 2001 les fonds d’État pour la traduction décernèrent 476 bourses pour divers projets de traduction.

En ce qui concerne les modes de diffusion des traductions, les bibliothèques publiques ont toujours été de haute qualité en Finlande . Au XIXe siècle, la fondation des bibliothèques publiques faisait partie du projet nationaliste de l’éducation du peuple finlandais. Le réseau extensif des bibliothèques publiques du pays a garanti que les traductions soient disponibles à tous. D’autre part, la presse finlandaise a diffusé des traductions d’œuvres étrangères, surtout par le passé : au XIXe siècle et encore au début du XXe siècle un grand nombre des traductions paraissaient comme feuilletons dans les journaux, un mode de diffusion en pratique quasiment disparu aujourd’hui.

3.3.7. Y a-t-il des différences à cet égard avec la littérature originale ?

Sans doute, oui, surtout vu le rôle de soutien de l’État finlandais (sous la forme des fonds d’État et du système des librairies publiques).

3.3.8. Quel est le public des traductions ? Est-il différent du public de la littérature originale ?

Le public des traductions diffère sans doute dans les cas où l’écart entre la date de parution et de la traduction diffère largement. D’ailleurs, la réception de certains auteurs a pu différer aussi en raison du mode de diffusion : au début du XXe siècle Émile Zola, par exemple, devint connu comme écrivain socialiste parce que les traductions de ses œuvres étaient souvent publiés par des maisons d’édition liés au mouvement ouvrier.

3.3.9. Réception critique des traductions ?

Voir la réponse 3.2.7.

3.3.10. Existe-t-il une censure visant spécifiquement des traductions ?

La censure limitait fortement la liberté de la presse finlandaise sous le règne Russe entre 1829 et 1865. La Finlande indépendante, elle, a toujours été libre de censure, excepté lors de la deuxième guerre mondiale.

Dans les années 1910, la traduction de la littérature russe se réduisit à un moyen de protestation politique contre la Russie. Au tournant du XXe siècle, pendant la période passionnément appelée « les années d’oppression », la Russie prit des mesures pour ramener la Finlande en son giron et menaça de supprimer les privilèges du Grand-Duché de Finlande. D’ailleurs, étant donné qu’un grand nombre des romans de Dostoïevski et Tolstoi, par exemple, parurent dans les années 1920, la situation changea vite.

Cependant, la question de l’influence allemande sous la deuxième guerre mondiale (période où la Finlande était alliée de l’Allemagne) a constitué un point litigieux dans l’histoire de la traduction en Finlande. Auparavant, les histoires de la littérature finlandaise soulignaient l’influence allemande pendant la guerre, comme expliquant l’abandon du modernisme anglo-américain. Toutefois, selon les statistiques, l’anglais était la langue source principale déjà pendant la guerre. L’influence allemande semble concerner plutôt la littérature scientifique ; à cette époque-là, dans les milieux scientifiques l’allemand restait toujours la langue préférée.

3.3.11. Les modalités d’exercice de la traduction sont-elles influencées par les identités nationales, sociales, etc. (choix des textes, mode de traduire, langue de la traduction) ?

Voir la réponse à la question 3.3.2.

3.3.12. Des traductions ont-elles joué un rôle dans l'évolution des idées et de la société ?

Comme nous l’avons exposé dans plusieurs réponses, le développement d’une identité culturelle et nationale en Finlande est lié d’une façon fondamentale à la naissance de la littérature de langue finnoise. Les traductions ont joué un rôle important dans le développement de la langue finnoise, dans la naissance des nouveaux courants littéraires en Finlande, dans la découverte des nouveaux moyens d’expression littéraire.

 

Source principale

RIIKONEN H. K., KOVALA Urpo, KUJAMÄKI Pekka, PALOPOSKI Outi (dir.), Suomennoskirjallisuuden historia, vol., Helsinki : SKS, 2007.