Auteur : Nenad Krstić

4.1. Cadre général introductif

4.1.1. Quelles ont été les périodes de fermeture ou d’ouverture aux littératures occidentales ?

Comme nous l'avons vu, vers la fin du XIXе siècle, chez les Serbes (Croates et Bosniaques) commence l’ouverture aux littératures occidentales, notamment grâce à Dositej Obradović. Au long du XIXe siècle, cette ouverture aux littératures occidentales se fait de plus en plus grande: on a surtout une grande  influence de la littérature française et allemande sur la littérature serbe (croate et bosniaque). La fin de ce siècle et le début du XXe siècle sont marqués par l'ouverture sur l'Occident dans tous les domaines : critique littéraire, poésie et prose.

Mais revenons à l’histoire des peuples slaves du sud au XXe siècle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1918, fut formé un État nommé Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Ensuite, en 1929, cet État fut renommé Royaume de Yougoslavie et subsista jusqu'à l'invasion par les troupes de l'Axe, le 6 avril 1941. La capitulation eut lieu quelques jours après, plus précisément le 17 avril 1941. Après la Seconde Guerre mondiale, fut fondée la « seconde Yougoslavie » sous le nom de République fédérale populaire de Yougoslavie. Enfin, elle prit le nom définitif de République fédérale socialiste de Yougoslavie. Le président de cette Yougoslavie fut Josip Broz, connu sous le nom de Tito. Après la mort de Tito, en 1980, la seconde Yougoslavie, survécut jusqu'au 15 janvier 1992, date de sécession de quatre de ses six républiques fédérées : la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine. La « troisième Yougoslavie » fut formée en 1992 sous le nom de République de Yougoslavie (État fédéral sur le territoire de la Serbie, comprenant les territoires de Voïvodine et du Kosovo, et du Monténégro). En 2003, le 4 février, le nom Yougoslavie est abandonné et le pays est baptisé Communauté d'États Serbie-et-Monténégro. Suite à l'indépendance du Monténégro, le 3 juin 2006, cet état fut dissout à son tour.

Revenons à la littérature d'après la Première Guerre mondiale. Au lendemain de cette Guerre, la littérature serbe (croate et bosniaque) connaît la percée des avant-gardes européennes. Le centre de la vie littéraire est Belgrade, où se trouvent de nombreux écrivains, rentrés d'exil. Certains viennent de régions qui, avant l'année 1918, faisaient partie de l'Empire austro-hongrois. Ivo Andric[1] s'affirme par la prose poétique et par des nouvelles dont sa Bosnie natale est le décor et où il étudie des types de solitaires tourmentés par leur sensualité. Un groupe de treize jeunes gens, parmi lesquels M. Ristic, D. Matić, A. Vučo, introduit le surréalisme à Belgrade.

Après la Seconde Guerre mondiale, les autorités de Yougoslavie, c’est-à-dire les communistes de Tito, prétendaient repartir à zéro en réévaluant la tradition, l'histoire, le passé. Pendant une courte période, elles ont occulté l'existence d'écrivains et de poètes qui avaient pris des positions « réactionnaires », c'est-à-dire anti-communistes (par exemple, Jovan Dučić, Slobodan Jovanović, Miloš Crnjanski). Cette situation sombre n'a duré que quelques années. Peu à peu, les interdictions ont été levées. À partir de 1953, on commence à publier les œuvres d'écrivains « maudits ». Bien entendu, à partir de cette date, on assite à une « réouverture aux littératures occidentales ».

 

4.2. La pratique de la traduction

Qui traduit ?

4.2.1. Qui sont les traducteurs (origine sociale, formation, langue maternelle, statut social, conditions de travail et de rémunération ? sont-ils considérés comme des auteurs ? s’agit-il de leur activité principale ? etc.)

Les traducteurs sont, dans la plupart des cas, des professeurs d'université et des écrivains. Après 1951, date de la fondation de l’Association des traducteurs littéraires de Serbie [2] et 1953 (date de la fondation de l’Association des traducteurs littéraires croates)[3], apparaissent aussi des traducteurs professionnels. Leurs langues maternelles sont le serbe, le croate et le bosniaque. Les conditions de travail sont, à l’époque, assez favorables, et ils ne sont pas, bien entendu, considérés comme des auteurs.

4.2.2. Rôle éventuel des associations de traducteurs dans l’évolution de la profession ?

L’association des traducteurs littéraires de Serbie à été fondée en 1951, et celle des Croates en 1953. Ces associations, dont les membres sont des professeurs des Universités et des traducteurs professionnels, ont eu, et l’ont toujours, un grand rôle dans l’évolution de la profession.

4.2.3. Les traducteurs du russe ont-ils un statut particulier ?

Les traducteurs du russe n’ont pas eu de statut particulier ; à l'exception, peut-être, de la période allant de 1945 à 1948, c’est-à-dire jusqu’à la rupture de 1948 entre Tito et Staline.

Que traduit-on ?

4.2.4. Quels genres de textes traduit-on ?

On traduit des poèmes, des romans, des drames, des comédies, c’est-à-dire tous les genres de textes littéraires.

4.2.5. Y a-t-il à cette époque des changements dans la géographie de la traduction (origine des œuvres traduites) ? S’ouvre-t-on à des littératures non traduites jusque là ? Si oui, lesquelles ?

Après la Seconde Guerre mondiale, on s’ouvre à des littératures non traduites jusque là : les littératures de tous les pays du bloc communiste et aussi, peu à peu, à des littératures de pays africains. Les traductions de ces œuvres littéraires ne sont toutefois pas nombreuses.

4.2.6. Comment les conditions politiques et idéologiques influencent-elles le choix des œuvres traduites (langues-littératures, auteurs, genres) ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les communistes de Tito, prétendaient repartir à zéro, en réévaluant la tradition, l'histoire, le passé. Pendant une courte période d'environ dix ans, ils ont occulté l'existence de poètes et d'écrivains qui avaient pris des positions réactionnaires. Cet opprobre n'a duré, heureusement, que quelques années. Puis, peu à peu, les interdictions ont été levées. À partir de 1953, on commence à publier les œuvres d'écrivains "maudits". Bien entendu, à partir de cette date, on assiste à une réouverture aux littératures occidentales et on recommence à traduire des œuvres littéraires des pays occidentaux.

4.2.7. Quels sont les écarts entre la date de parution d’une œuvre dans la langue originale et sa traduction ?

À cette époque on peut constater une réduction de l’écart entre la date de parution d’une œuvre dans la langue originale et la traduction. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une seule année, exception faite, bien entendu, de la période 1945-1953.

4.2.8. Quels sont les écarts entre le canon littéraire de la langue d’origine et le corpus de textes traduits (traduction d’auteurs ou d’ouvrages jugés secondaires dans la littérature d’origine, ou au contraire absence de traduction d’auteurs ou d’ouvrages majeurs) ? Peut-on identifier les causes de ces écarts ?

La politisation est un grand danger pour l'art, et spécialement pour la littérature. Sous Tito, nous avons entendu maintes fois cette phrase: « C'est inacceptable pour nous ». Si c’est inacceptable pour « eux », cela veut dire : c’est absolument faux ! Heureusement, les communistes de Tito ne s’intéressaient pas beaucoup à la littérature. Cette situation sombre n'a duré que quelques années et, peu à peu, les interdictions ont été levées. À partir de 1953, on commence à publier les œuvres d'écrivains « maudits » et aussi les traductions des œuvres littéraires occidentales.

4.2.9. Citez quelques textes emblématiques traduits à cette époque (s’il y en a), titres et dates.

Nous allons citer ici quelques textes emblématiques traduits à cette époque:

Johann Wolfgang von Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, traduction d’Isidora Sekulić, Stradanja mladog Vertera, 1948  (traduction du texte original).

François Rabelais, Gargantua et Pantagruel, traduction de Stanislav Vinaver, Gargantua i Pantagruel, 1950 (traduction du texte original).

Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (en russe: Александр Сергеевич Пушкин), Rouslan et Ludmila, traduction de Nikola Bertolino, Ruslan i Ljudmila, 1954 (traduction du texte original).

Julian Tuwim (poète polonais, 1894-1953), Litanija, traduction de Desanka Maksimović, Litanija, 1957 (traduction du texte original).

Après 1958, il y a de nombreuses traductions; nous allons citer quelques textes emblématiques traduits après cette période:

Honoré de Balzac, La Comédie humaine, traduction de Dušan Milačić et al., Ljudska komedija, 1960 (traduction du texte original).

Xenophon, Disputatio Socratem inter et Aristodemum ex Xenophontis, traduction de Miloš N. Đurić, Uspomene o Sokratu, 1964 (traduction du texte original).

Rainer Maria Rilke, Leben und Lieder, traduction de Branislav Živojnović, Pesme, 1964 (traduction du texte original).

Blaise Pascal, Pensées, traduction de Jelisaveta et Miodrag Ibrovac, Misli, 1965 (traduction du texte original).

Charles Beaudelaire, Fleurs du mal, traduction de Nikola Bertolino, Cveće zla, 1971 (traduction du texte original).

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, traduction de Živojin Živojnović, U traganju za iščezlim vremenom, 1983 (traduction du texte original).

Comment traduit-on ?

4.2.10. Trouve-t-on des réflexions et/ou des débats sur la traduction ? Sur quoi portent-ils ?

On pеut considérer que la critique dе la traduction chez les Serbes (Croates et Bosniaques) commence à partir des années 1870, et surtout des années 1880. Laza Kostić, grand poète et écrivain serbe, mais aussi un excellent traducteur, a beaucoup contribué au développement dе la théorie dе la traduction. Lе plus grand théoriciеn dе la littérature et dе la critique dе la traduction vers la fin du XIXе et dans la première moitié du XXe siècle était Bogdan Popović (1863-1944). Il a publié plusieurs ouvrages concernant la traduction et la critique dе la traduction (Skеrlić 1953: 457-460). Après la Seconde Guerre mondiale, tous les traducteurs littéraires, parmi lesquels il faut surtout souligner les noms de Miloš Đurić, Stanislav Vinaver, Isidora Sekulić, Desanka Maksimović, Nikola Bertolino, écrivent aussi des réflexions sur la traduction. Ils sont absolument contre la traduction-adaptation et contre la traduction de la traduction d’une œuvre littéraire. Pour tous ces traducteurs, lе traductеur d’une œuvre littéraire doit donnеr unе traduction fidèle au texte d’origine.

4.2.11. Certains traducteurs écrivent-ils des préfaces explicitant leur pratique ainsi que le choix des textes qu’ils traduisent ?

Dans la plupart des cas, tous ces traducteurs littéraires écrivent des préfaces explicitant leur pratique ainsi que le choix des textes qu’ils traduisent. Dans leurs préfaces ils écrivent aussi sur les problèmes de la traduction d’une œuvre littéraire, surtout quand on traduit d’une langue qui n’appartient pas au groupe de langue de la langue d’arrivée (langue de la traduction). Pour tous ces traducteurs, la traduction est le fait d'interpréter le sens d'un texte dans une langue de départ, et de produire un texte qui a un sens et un effet équivalents sur un lecteur ayant une langue et une culture différentes; cette langue est la langue d'arrivée. Le traducteur Stanislav Vinaver dit, par exemple, que le but de la traduction est d'établir une équivalence entre le texte de la langue de départ (ou langue source) et celui de la langue d’arrivée (ou langue cible). Bien entendu, il faut tenir  compte d'un certain nombre de contraintes (grammaire, contexte, etc.), afin de rendre ce texte compréhensible pour des personnes qui n’ont pas de connaissance de la langue de départ et qui n’ont pas la même culture (Stanislav Vinaver 1950: 5-9).

4.2.12. Comment la censure influence-t-elle le mode de traduire ?

À l'exception de la période située entre les années 1945 et 1953, où les communistes yougoslaves  prétendaient repartir à zéro en réévaluant la tradition, l'histoire et le passé, la censure à proprement parler n’existait pas. Bien entendu, et après cette période, on « n’aimait pas » les écrivains et les poètes qui avaient pris des positions réactionnaires, c'est-à-dire anti-communistes, mais les interdictions, peu à peu, ont été levées. À partir de 1953, on commence à publier les œuvres d'écrivains « maudits » et on assiste à une « réouverture aux littératures occidentales ».

4.2.13. Quel est le rôle des réviseurs dans l’établissement du texte final ?

Excepté la période allant des années 1945 à 1953, le rôle des réviseurs dans l’établissement du texte final n’existe presque pas. Cependant, tous les écrivains qui écrivent contre le régime de Tito sont interdits, même après sa mort. Par exemple, en 1982 est créé le Comité pour la défense des libertés artistiques auprès de l'Association des écrivains de Belgrade suite à l'arrestation du poète Gojko Đogo. Ce poète avait publié un recueil où il faisait allusion au règne despotique de Tito. Ceci a duré jusqu’à la fin des années 1990, c’est-à-dire jusqu’à la fin du communisme en Yougoslavie.

3.3.10. Existе-t-il une censure visant spécifiquement des traductions ?

À l’époque il n’еxiste pas, même entre les années 1945 et 1953, dе censure visant spécifiquement des traductions.

3.3.11. Les modalités d’еxеrcicе dе la traduction sont-еllеs influencées par les identités nationales, sociales, etc. (choix des textes, mode dе traduire, langue dе la traduction) ?

Nous avons vu qu’après la Seconde Guerre mondiale on s’ouvre à des littératures non traduites jusque là : les littératures de tous les pays du bloc communiste, et aussi, peu à peu, à des littératures de pays africains. Cependant, les traductions de ces œuvres littéraires ne sont pas nombreuses.

4.2.14. Y a-t-il des cas de traductions très infidèles à l’original?

Non.

4.2.15. Les traducteurs traduisent-ils généralement d’une seule langue ou de plusieurs ?

 

Dans la plupart des cas, les traducteurs traduisent d’une seule langue, mais un certain nombre de traducteurs traduisent de plusieurs langues, comme par exemple Stanislav Vinaver, Nikola Bertolino, Isidora Sekulić, etc.

 

 

4.3. Le rôle culturel de la traduction

La traduction et la langue

4.3.1. Statut de la langue écrite à l’époque (Existe-t-il une norme unique pour cette langue ? Coexistence éventuelle avec d’autres langues ?)

Nous avons vu que, dans la dеuxièmе moitié du XIXе sièclе, lе sеrbе populairе (croate et bosniaque), après la grandе réformе dе Vuk Karadžić (1787-1864), rеmplace lе slavе-sеrbе ; cette langue est dеvеnue la languе écritе еt officiеllе dеs Sеrbеs, еt еnsuitе, dеs Croatеs (aujourd’hui croatе) еt dеs Bosniaquеs (aujourd’hui lе bosniaquе ou bosnien). Donc, l’idée de langue serbo-croate apparaît au milieu du XIXe siècle, dans le contexte du combat d’émancipation nationale des Serbes et des Croates, qui vivaient sous domination étrangère. Un accord est signé à Vienne en 1850 par sept lettrés serbes (dont Vuk Karadžić) et croates, qui établit certaines normes communes pour les langues serbe et croate. À partir de cette époque, le domaine linguistique interfère avec le domaine politique. Le rapprochement entre le serbe et le croate continue après la Première Guerre mondiale et, après la Seconde Guerre mondiale, on a une langue unique, appelée le serbo-croate ou le croato-serbe. Après les années 1990, au cours du processus de séparation des ex-républiques yougoslaves, les autorités de chaque nouveau pays souverain utilisent aussi la langue en vue de créer une nation. Le serbe, le croate, le bosniaque (le bosnien) et le monténégrin deviennent des langues officielles à part ; le terme de langue serbo-croate n’existe plus.

4.3.2. La traduction joue-t-elle un rôle dans l'évolution de la langue ?

Vers la fin du XVIIIе siècle, lorsque lе slavе-sеrbе rеmplace progrеssivеmеnt lе russе-slavе еt dеviеnt la languе écritе, la traduction a joué un rôlе dе plus еn plus important dans lе développement dе la langue littéraire, surtout concernant lе lexique. Dans la prеmièrе, еt surtout la sеcondе moitié du XIXе siècle, un grand nombrе dе mots dеs languеs étrangèrеs, surtout dе l'allemand, du français, dе l'anglais, a enrichi lе vocabulaire serbe. La traduction dе textes juridiques еt scientifiques, surtout dans la seconde moitié du XIXе siècle, a permis lе développement dе vocabulaires spécialisés (Krstić  2001 : 22). Cette tendance continue au XXe siècle: un grand nombre de mots étrangers entre dans le vocabulaire serbe, croate et bosniaque.

Donc, on peut constater que la traduction a joué, et joue encore, un rôle considérable dans l’évolution de la langue (surtout dans l’enrichissement du lexique).

La traduction et la littérature

4.3.3. La traduction joue-t-elle un rôle dans le développement des formes, des genres et des courants littéraires, notamment par rapport au réalisme socialiste ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les Serbes, Croates et Bosniaques entrent dans la Fédération yougoslave, où apparaît une littérature sociale et militante dont les auteurs vont occuper le devant de la scène. L’idéologue le plus en vue alors est le Monténégrin Milovan Đilas. La littérature exalte la lutte révolutionnaire. La rupture de la Yougoslavie avec le bloc soviétique (1948) n'entraîne pas une disparition immédiate des normes du réalisme socialiste. Les anciens surréalistes jouent un rôle important dans la revendication des libertés artistiques. Dès 1951, l'un des plus grands écrivains serbes et yougoslave de l’époque,  Dobrica Ćosić brise la technique dite « noir et blanc » en mettant en scène le conflit entre la discipline révolutionnaire et la mentalité paysanne. Il ouvre la voie à un certain nombre d’écrivains, parmi lesquels il faut citer les noms de Antonije Isaković, Branko Ćopić, Mihailo Lalić. Le plus jeune des anciens surréalistes, Oskar Davičo, associe dans son roman intitulé Poème (1952) amour fou et ferveur révolutionnaire. La poésie s'illustre avec Vasko Popa, Desanka Maksimović, Miodrag Pavlović, Ivan Lalić et les autres jeunes poètes. Ivo Andrić devient mondialement célèbre par sa prose poétique et par des nouvelles, dont sa Bosnie natale est le décor et où il étudie des types de solitaires tourmentés par leur sensualité. Un groupe de treize jeunes gens introduit à Belgrade le surréalisme.  Le début des années 1960 renoue définitivement avec la littérature de l'entre-deux-guerres et marque le retour à la continuité. Miloš Crnjanski[4], qui vécu longtemps à Londres, rentre en Yougoslavie en 1965 et y réintègre pleinement la vie littéraire. Miodrag Bulatović décrit dans ses nouvelles et dans ses romans la tendresse et la cruauté de héros marginaux. Ainsi, la littérature assume à nouveau un rôle de critique sociale.

Les plus grands écrivains croates, August Cesarec (1893-1941) et Miroslav Krleža (1893-1981), s'inspirent, dans un premier temps, des techniques expressionnistes pour critiquer l'ordre social. Krleža refuse de soumettre l'art aux impératifs de la politique. Ses nouvelles, comme par exemple Mars, dieu croate, et ses romans, notamment Le retour de Philiphe Latinović, jettent une lumière trouble sur une société cruellement caricaturée. Dans ses drames, Krleža traite des horreurs de la guerre et, plus tard, d'une manière qu'il doit aux dramaturges européens, et surtout aux grands dramaturges scandinaves, il montre la dégénérescence d'une grande famille de Zagreb (Les Glembay). Après la Seconde Guerre mondiale, et surtout au début des années 1950,  Krleža est à la tête de ceux qui, dès le lendemain de la rupture de la Yougoslavie avec le camp socialiste, réclament le retour à la pluralité des styles. De jeunes écrivains anticonformistes se regroupent autour de la revue Cercles : Ivan Slamnig, Ivan Kusan, Antun Soljan, Slobodan Novak.

Presque tous ces écrivains et poètes serbes, croates et bosniaques étaient, plus au moins, influencés par la littérature étrangère, surtout par la littérature occidentale, et particulièrement par la littérature française. Par exemple, Ivo Andrić, qui connaissait parfaitement toute la littérature française, du Moyen Age au XXe siècle, était influencé par de nombreux écrivains français.

On a vu qu’ à partir de 1953, on a commencé à publier les œuvres d'écrivains « maudits ». À partir de cette date, et surtout après les années 1960, on avait une réouverture aux littératures occidentales et on a recommencé à traduire des œuvres littéraires des pays occidentaux. Donc, la traduction a joué un rôle important dans le développement des formes, des genres et des courants littéraires, notamment par rapport au réalisme socialiste.

4.3.4. L’absence de libre circulation des textes entre l’Occident et le bloc communiste favorise-t-elle des traductions plagiats (textes traduits présentés comme des œuvres originales) ?

Dans la plupart des cas, non, parce que, excepté entre les années 1945 et 1953, il n'y avait pas d’absence de libre circulation des textes entre l’Occident et la Yougoslavie.

4.3.5. Quelle est la place de la traduction dans la vie littéraire de la diaspora ?

Vu qu'il n’y avait pas réellement d’absence de libre circulation des textes entre l’Occident et la Yougoslavie de Tito, la place de la traduction dans la vie littéraire de la diaspora n’était pas très importante.  Il faut toutefois signaler de nouveau que tous les écrivains qui écrivaient contre le régime de Tito, et contre Tito lui-même, étaient interdits, même après sa mort. Ces écrivains ont donc publié leurs textes en français dans la maison d’éditions L’Age d’Homme, fondée en 1966 à Lausanne par un Serbe, Vladimir Dimitrijević. L’Age d’Homme a publié aussi un certain nombre de traductions du français en serbe. La collection « Classiques Slaves », qui compte aujourd’hui plus de 500 titres, a permis de faire connaître un immense patrimoine littéraire que le « réalisme socialiste » n’avait par réussi à étouffer.

4.3.6. Quelle est l’influence des traductions réalisées à l’étranger ?

L’influence des traductions réalisées à l’étranger n’était pas grande.

4.3.7. Les traductions en langues occidentales jouent-elles un rôle dans la diffusion de textes interdits ?

Comme il n’y avait pas, à l’époque, beaucoup de textes interdits, les traductions en langues occidentales ne jouaient pas un rôle important dans la diffusion de textes interdits.

La traduction et la société

4.3.8. Peut-on distinguer des évolutions dans la diffusion et la réception des traductions (tirages, variations de popularité des auteurs, etc.) ?

Après la Seconde Guerre mondiale, jusqu'en 1951, la diffusion des livres est assez faible. Il en va de même pour les traductions. Mais à partir de 1951, lorsqu'est fondé l’Association des traducteurs littéraires de Serbie, la situation change. Cette association joue un grand rôle dans l’évolution de la profession.

Après les années 1960, lors de la réouverture aux littératures occidentales, on recommence à traduire des œuvres littéraires des pays occidentaux. Les tirages des traductions augmentent alors.

4.3.9. Qui prend l’initiative des traductions ? Par quels canaux parviennent les informations sur les œuvres étrangères à traduire et les œuvres elles-mêmes?

L’initiative des traductions est prise, dans la plupart dеs cas, par les traducteurs eux-mêmes, quelquefois aussi par les éditeurs. À partir de 1951 - 1953, ce sont aussi l’Association des traducteurs littéraires de Serbie et l’Association des traducteurs littéraires croates qui prennent l'initiative.

4.3.10. Quels sont les supports de publication et les modes de diffusion des traductions ?

À partir dе 1825, lе support dе publication important pour la littérature traduite était la revue Sеrpskе lеtopisi (Les annales serbes), qui publiait (et publie encore), outre des œuvres originales (surtout des récits, des contes, des fables, etc.), des récits traduits, souvent publiés еn feuilleton sur plusieurs numéros. Cette revue est la plus ancienne revue chez les Serbes.

Il fallu toutefois attendre presque un siècle et demi avant que ne soit fondée la revue Mostovi (Les ponts). C'est plus exactement en 1971 que l’Association des traducteurs littéraires de Serbie fonde cette revue. Il s'agit de la première revue spécialisée dans la publication de traductions d'ouvrages et textes littéraires, y compris de théorie de la traduction. Onze ans plus tard, en 1982, est fondée la revue Prevodilac (Le traducteur), qui est aussi spécialisée dans la publication des traductions d'ouvrages et textes littéraires, y compris de théorie de la traduction.

4.3.11. Y a-t-il des revues ou des collections spécialisées dans la publication de traductions ?

On a vu qu’entre 1971 et 1982 sont fondées deux revues spécialisées dans la publication des traductions littéraires, y compris de théorie de la traduction, la revue Mostovi (Les ponts) en 1971, et la revue Prevodilac (Le traducteur) en 1982.

4.3.12. Quel est le public des traductions ? Est-il différent du public de la littérature originale ?

Entre la Seconde Guerre mondiale et la désintégration de la seconde Yougoslavie en 1992, le public des traductions n’est pas différеnt du public dе la littérature originale: c’est lе mêmе public.

4.3.13. Quelle est l’attitude de la censure à l’égard des traductions ? Est-elle différente de l’attitude à l’égard des œuvres originales ?

La censure à l’égard des traductions, excepté entre les années 1945 et 1953, n’existait pratiquement pas.

4.3.14. Y a-t-il des cas d’utilisation de traductions (ou de pseudo-traductions) à des fins de propagande ou au contraire de résistance ?

D’après les données que l’on possède, à l’époque il n’y avait pas d’utilisation de traductions ou de pseudo-traductions à des fins de propagande ou au contraire de résistance.

4.3.15. Y a-t-il des traductions clandestines et quel est leur diffusion et leur influence sur la littérature ou la vie culturelle ?

Excepté pour la période entre les années 1945 et 1953, la censure n’existait pratiquement pas. Il n’y avait donc pas de traductions clandestines.

4.3.16. Y a-t-il des répressions visant des traducteurs en raison de leur activité de traduction ?

Il n’ y avait pas, à l’époque, de répressions visant des traducteurs en raison de leur activité de traduction.

4.3.17. Les traductions anciennes sont-elles victimes de la censure ? Selon quels critères ?

Dans la Seconde Yougoslavie, sous le régime de Tito, et même après sa mort, jusqu’à la désintégration de cet état en 1992, les traductions anciennes n'étaient pas victimes de la censure.

4.3.18. Quelles sont les caractéristiques du discours théorique dominant sur la traduction ?

Tous les théoriciens, dont la plupart sont aussi les traducteurs, soutiennent les idées des grands théoriciens de la seconde moitié du XIXе еt de la première moitié du XXе siècle, Laza Kostić et les frères Bogdan et Pavle Popović. Des théoriciens et traductuers littéraires, parmi lesquels il faut surtout souligner les noms de Miloš Đurić, Stanislav Vinaver, Isidora Sekulić, Desanka Maksimović, Nikola Bertolino écrivent des réflexions sur la traduction. Ils sont absolument opposés à la traduction-adaptation et à la traduction dе la traduction d’une œuvre littéraire. Selon ces théoriciens et traducteurs, lе traductеur d’une œuvre littéraire doit donnеr unе traduction fidèle au texte d’origine. « Et ils soulignent que le principe fondamental de la théorie de la traduction est le principe de l’équivalence fonctionnelle. D’après ce principe, il faut trouver dans la langue dans laquelle on traduit (la langue de la traduction ou la langue d’arrivée) des signes, c’est-à-dire des sons, des mots et l’arrangement de ces mots, qui correspondront, par la fonction, aux signes de la langue de laquelle on traduit (la langue de départ) » (Krstić 2001 p. 58).

4.3.19. Réception critique des traductions ?

La réception critique des traductions commence déjà dans la seconde moitié du XIXe siècle avec Laza Kostić et continue avec Bogdan et Pavle Popović. Après la Seconde Guerre mondiale, et surtout après 1951 (date de la fondation de l’Association des traducteurs littéraires de Serbie) et 1953 (date de la fondation de l’Association des traducteurs littéraires croates), la réception critique des traductions se développe de plus en plus. Les plus grands traducteurs littéraires (Miloš Đurić, Stanislav Vinaver, Isidora Sekulić, Desanka Maksimović, Nikola Bertolino) écrivent des articles concernant la critique de la traduction. Il y eut, par exemple, un grand débat sur la traduction de l’œuvre de Rabelais,[5] Gargantua et Pantagruel par Stanislav Vinaver (François Rabelais, Gargantua et Pantagruel, prevod Stanislava Vinavera, Gargantua i Pantagruel, 1950). Concernant la valeur de cette traduction, la critique était partagée : pour les uns, il s’agissait d’une très bonne traduction qui avait enrichi la langue serbe, particulièrement son vocabulaire ; pour les autres, il s’agissait d’une traduction très libre, donc d’une mauvaise traduction.

 

Sources

Babić, Sava (1986) Razabrati u plеtivu, Knjižеvna zajеdnica Novog Sada, Novi Sad.

EnciklopedijaJugoslavije (1955-1971), I-VIII, Zagreb.

Karadžić, Vuk (1969) Dеla Vuka Karadžića, Novi Zavjеt, Prosvеta, Bеograd.

Kostić, Laza (1867) Omir učitеlj, Srpski lеtopis, Novi Sad, pp. 508-521.

Krstić, Nеnad (1999) Francuska knjižеvnost u srpskim prеvodima, Svеtovi, Novi Sad.

Krstić, Nеnad (2001) La contrastivе еt la traduction. Lе français еt lе sеrbе: lеs rеssеmblancеs еt lеs différеncеs, Vеdеs, Bеlgradе.

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Krstić, Nеnad (2008) Francuski i srpski u kontaktu – struktura prostе rеčеnicе i prеvođеnjе, Izdavačka knjižarnica Zorana Stojanovića, Srеmski Karlovci – Novi Sad.

Mladеnović, Alеksandar (1989) Slavеnosrpski jеzik. Studijе i članci, Knjižеvna zajеdnica Novog sada i Dеčjе novinе iz Gornjеg Milanovca, Novi Sad.

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Pеtrović, Miodrag M. (1995) Pomеn bogumila - babuna u zakonopravilu svеtoga Savе i "Crkva bosanska", Naučna knjiga, Bеograd.

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Rajić, Ljubomir (1981) Tеorija i poеtika prеvođеnja, Naučna knjiga, Bеograd.

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Stanislav Vinaver, 'Reč prevodioca" in : Fransoa Rable (1950), Gargantua i Pantagruel (prevod Stanislav Vinaver), Prosveta, Beograd.

 


 Notes 

[1] Ivo Andrić (1892 - 1975) est l'auteur de romans mondialement connus comme Le Pont sur la Drina et La chronique de Travnik. En 1961, il obtint le prix Nobel de littérature.

[2] En serbe : Udruženje književnih prevodilaca Srbije.

[3] En croate: Društvo hrvatskih književnih prevodilaca.

[4] Miloš Crnjanski (Milos Tsernianski, 1893-1977) est, avec Ivo Andrić, le plus célèbre écrivain serbe. Il est l'auteur de romans mondialement connus comme Le Journal de Tcharnoïevitch, Migrations et Le roman de Londres.

[5] Stanislav Vinaver (1891-1955), écrivain, poète, traducteur, l’un des plus grands intellectuels serbes à l’époque.

[6] Rédaction russe du vieux slave.