Auteur : Eriona Tartari

 

  • 1. La traduction des textes religieux 
  • 2. La traduction et la formation de la littérature profane 
  • 3. La traduction et la modernité littéraire 
  • 4. Traduire sous le totalitarisme ↔
  • 5. Questions diverses ↔

 

4.1. Cadre général introductif

4.1.1. Quelles ont été les périodes de fermeture ou d’ouverture aux littératures occidentales ?

Dans les années 1944-1991, l’ouverture ou la fermeture des lecteurs albanais et de la littérature albanaise aux littératures occidentales sont des réalités complexes et non systématiques, ce qui rend difficile une caractérisation précise période par période. Au-delà de la traduction des œuvres littéraires, il s’agit d’une véritable sociologie du transfert culturel, qui implique des acteurs, des institutions et mobilise des enjeux de toute sorte. L’ouverture n’est pas toujours régulière et linéaire. Dans une approche politique, centrée sur les événements et les organisations (seul élément stable et permanent à l’intérieur comme à l’extérieur du pays) [1] dans le contexte des relations internationales, on peut distinguer trois périodes principales, suivies d’une dernière période d’ouverture progressive dans la deuxième moitié des années 1980 et jusqu’à la chute du rideau de fer dans les années 1990.

Une première période va de 1946 jusqu’à la fin des années 1950. À partir de janvier 1946, date de la proclamation officielle de la République Populaire d’Albanie, le pouvoir et la ligne politique du parti communiste s’affirment. Il s’ensuit progressivement l’ouverture d’imprimeries et de maisons d’édition d’État. 

On remarque dans cette période une fermeture à l’Occident et une grande ouverture à la littérature soviétique du Réalisme socialiste. Ce sont d’ailleurs les premiers contacts des lecteurs albanais avec la littérature russe et soviétique. Les seuls textes traduits des littératures occidentales pendant cette période appartiennent à la littérature classique, la plupart étant des rééditions d’œuvres ou d’extraits d’œuvres déjà traduits par des auteurs albanais dans l’entre-deux-guerres. Cette période est aussi marquée par des traductions des littératures roumaine, bulgare et hongroise. 

Une deuxième période couvre la fin des années 1950 et les années 1960. Contrairement à ce qu’on pouvait imaginer, dans le contexte des relations internationales de l’Albanie communiste, après le divorce avec l’URSS et en pleine fascination pour la Révolution Culturelle chinoise, l’Albanie poursuit dans sa ligne stalinienne en tournant peu à peu le dos à la plupart des autres démocraties populaires. Cette période, qui précède le IVe plénum du Comité central du Parti, de sinistre mémoire, peut être considérée, par le nombre et la qualité des œuvres traduites, comme une période d’ouverture aux littératures occidentales. Tout en privilégiant les classiques, les romantiques et les réalistes, la période voit fleurir des traductions des littératures russe, française, allemande, anglaise. La plupart des grands auteurs de la littérature mondiale ont été traduits pendant ces années. On accorde aussi beaucoup d’attention à la traduction de la littérature albanaise vers les langues des pays occidentaux et des autres démocraties populaires.

Une troisième période, qui couvre les années 1970-1980, se caractérise par le renforcement de la coloration idéologique de la littérature [2]. En 1973 se réunit le IVplénum du Comité central du Parti, qui fut à l’origine de réformes idéologiques radicales concernant la politique culturelle du pays. Ces réformes et ces restrictions furent suivies par des condamnations d’auteurs et d’artistes, ainsi que par la « mutation » des responsables chargés de la littérature et des arts [3]. Pendant cette période, la traduction et la critique obéissent à un plan thématique.

Dans la deuxième moitié des années 1980 et jusqu’à la fin du communisme, on constate une tendance à l’ouverture. Parmi les nouvelles éditions et les rééditions des textes autrefois mal considérés, on note pour la première fois une volonté de traduire en albanais certains auteurs de la littérature occidentale interdits auparavant. 

 

4.2. La pratique de la traduction

 

Qui traduit ?

4.2.1. Qui sont les traducteurs (origine sociale, formation, langue maternelle, statut social, conditions de travail et de rémunération ? sont-ils considérés comme des auteurs ? s’agit-il de leur activité principale ? etc.)

Durant les années précédant les régimes totalitaires, certains intellectuels albanais avaient appris des langues étrangères et fait leurs études dans les universités occidentales. Ils sont souvent bilingues et traduisent dans les deux sens (des œuvres des littératures occidentales vers l’albanais et de la littérature albanaise vers les langues occidentales). 

Dans les premières années du régime, ce sont surtout des écrivains-traducteurs. Du fait de leur passé et de leurs études en Occident, un grand nombre d’entre eux sont considérés comme des éléments dangereux. Certains ont même été condamnés pour des raisons politiques par le régime et travaillent souvent dans l’anonymat [4]. Parmi eux, on relève aussi quelques étrangers d’origine italienne ou juive, restés dans le pays après la guerre et pour qui la traduction est une activité secondaire à côté d’autres activités alimentaires. 

Dans les années 1950, le travail des traducteurs est rémunéré. Plus tard, des traducteurs seront formés dans différentes langues. Les échanges avec les démocraties populaires seront suivis et conventionnés. L’URSS, la Bulgarie, la Roumanie, la Tchécoslovaquie, puis plus tard la France feront partie du cursus des étudiants albanais en langue et littérature. L’histoire de ces échanges a été marquée à chaque fois par de véritables tournants, selon le contexte et les relations politiques. L’ouverture d’écoles (le lycée des langues étrangères de Tirana) et de filières d’études à l’université pour la formation des traducteurs répondra plus tard aux demandes selon les projets et les plans des deux maisons d’éditions nationales. Les personnes choisies pour suivre ces études par les comités centraux du Parti de chaque district venaient de familles fidèles et attachées au pouvoir. Après les années 1970, les traducteurs appartiennent donc à des catégories sociales privilégiées et sont mieux reconnus et rémunérés. L’Institut des études marxistes-léninistes avait ses propres traducteurs, mais faute de traducteurs suffisamment expérimentés on continue tout de même d’engager les anciens traducteurs, bilingues grâce à leur expérience d’avant le régime. Ils étaient appréciés, mais souvent dans l’ombre, surtout pour les traductions vers les autres langues, particulièrement des textes politiques, des œuvres et des discours d’Enver Hoxha.

4.2.2. Rôle éventuel des associations de traducteurs dans l’évolution de la profession ?

Jusqu’à la fin de la période totalitaire, il n’existait pas en Albanie d’association de traducteurs. Toutes les activités des traducteurs étaient sous la tutelle de l’Union des écrivains d’Albanie, fondée le 7 octobre 1945, et dans un deuxième temps sous la responsabilité des maisons d’éditions. 

4.2.3. Les traducteurs du russe ont-ils un statut particulier ?

Dans la première période du régime totalitaire, le russe était la première langue de traduction en Albanie. Par ailleurs, elle était la deuxième langue obligatoire à l’école et elle est restée jusqu’à la fin des années 1990 une langue privilégiée dans l’enseignement scolaire, remplacée parfois par le français. Le français était aussi une langue importante en comparaison avec les autres langues occidentales. Les traducteurs du russe avaient un statut particulier et privilégié, dans la mesure où ils traduisaient de la littérature politique et travaillaient pour la maison d’édition «8 nëntori», fondée dans les années 1970 et consacrée aux ouvrages politico-idéologiques, ou auprès de l’Institut des études marxistes-léninistes. 

 

Que traduit-on ?

4.2.4. Quels genres de textes traduit-on ?

On traduit plus facilement des textes en prose ; le roman, le récit, la nouvelle sont les genres les plus prisés. Les poèmes sont publiés dans des recueils qui réunissent différents auteurs et souvent différents pays, mais aussi dans des anthologies thématiques et par pays. Les traductions de récits, de nouvelles et de poèmes sont souvent publiées aussi dans le magazine littéraire Drita ou dans la revue culturelle Nëntori. Les genres et les thèmes dépendent des périodes, avec des tonalités politiques différentes. 

Au début des années totalitaires, à côté de la prose et de la poésie du réalisme socialiste, on peut noter aussi le grand nombre de pièces de théâtre traduites du russe et mises en scène pendant cette période. Le slogan « Que veut le peuple ? » était un concept implicite pour mobiliser les foules par tous les moyens, le divertissement étant une facette de la propagande politique. Dans ce contexte, le théâtre, notamment soviétique et russe, comblait le mieux les lacunes de la production littéraire et théâtrale nationale [5]. En matière de théâtre, comme dans toute la littérature de cette période, la production albanaise n’était pas très importante. On peut la situer dans un rapport d’un quart vis-à-vis des traductions des auteurs contemporains russes à partir des années 1950 [6].

Après cette première période et dans les années 1960 et 1970, en lien avec la propagande populiste et populaire, une grande attention est consacrée à « l’éducation de la jeunesse » à travers la littérature et notamment celle des « livres scolaires », qui introduisent peu à peu des morceaux classiques en prose, magnifiquement traduits par des hommes de lettres albanais pas toujours appréciés ni bien vus du régime. C’est la période où l’on privilégie la prose fantastique et les théories pédagogiques. Pour la littérature de la jeunesse, on apprécie les textes de Jules Verne ou ceux des Romantiques français, Hugo et Balzac [7], qui bénéficient d’une critique positive dans leur version albanaise, dans la mesure où ces écrivains mettent en exergue la lutte des classes et la misère en France. Le jeune lecteur albanais se crée ainsi l’image d’une France révolutionnaire à travers GavrocheCosette et d’autres morceaux choisis, traduits séparément les uns des autres. C’est au début de cette deuxième période que le lecteur albanais prend connaissance de Madame Bovary de Flaubert mais aussi des classiques russes, Dostoïevski et Tolstoï [8].

C’est aussi à cette période que paraissent les premières traductions des Lumières françaises, préfacées et commentées conformément à l’idéologie ambiant. Sous le paradigme de « l’homme nouveau » communiste, on traduit en 1966 l’Emile ou de l’éducation, une traduction très incomplète qui connaîtra un sort funeste par la suite. On traduit également, en 1958, Candide, qui sera réédité en 1990, précédé par L’Ingénu et Zadig. Tandis que Le neveu de Rameau, La religieuse et Le Paradoxe sur le comédien de Diderot verront le jour en 1986, lors de la dernière période d’ouverture. Dans les années 1950-1973, même si on ne traduit toujours pas les contemporains et les modernes, on se laisse influencer par ce qui se passe ailleurs, et on traduit par exemple pour la première fois Les poésies et Les cloches de Bâle de Louis Aragon, ainsi que Fraise des bois d’Elsa Triolet, des œuvres qui seront toutefois interdites par la suite. Dans cette période est également traduit Bel ami de Maupassant, qui sera lui aussi interdit ultérieurement, avec d’autres textes, à cause de son caractère érotique. 

4.2.5. Y a-t-il à cette époque des changements dans la géographie de la traduction (origine des œuvres traduites) ? S’ouvre-t-on à des littératures non traduites jusque là ? si oui, lesquelles ? 

Dans la majorité des cas, on traduit les œuvres à partir de l’original et très souvent la page d’ouverture annonce le titre de l’original, même si le texte est en partie coupé ou manipulé par la censure. Il arrive que certaines traductions soient réalisées à partir d’une deuxième langue, comme les nouvelles de Tchekhov ou le roman Le Don paisible de Mikhaïl Cholokhov, traduits de l’italien par Sotir Caci. Des traductions littérales sont aussi réalisées, comme les poèmes du Polonais Adam Mickiewicz par le célèbre poète albanais Poradeci. 

Tandis que la géographie des œuvres traduites suit les évolutions des relations extérieures de l’Albanie, les événements politiques intérieurs peuvent aussi expliquer différentes tendances en matière de traduction. Une lettre d’Enver Hoxha pour le Congrès du Parti communiste marxiste-léniniste d’Italie, publiée dans le journal politique Zëri i Popullit le 31 janvier 1968, peut ainsi expliquer la tendance à traduire par la suite des œuvres du néo-réalisme italien. De la même manière, on découvre en Albanie vers 1975 les littératures africaines ou asiatiques, qu’on traduit souvent du français. 

4.2.6. Comment les conditions politiques et idéologiques influencent-elles le choix des œuvres traduites (langues-littératures, auteurs, genres) ?

En Albanie, pendant la période communiste, les questions de pédagogie, de culture, de littérature et de traduction ne sont nullement des questions purement techniques entre les mains de savants ou de spécialistes. Ce sont des questions véritablement politiques, traitées comme telles avec les moyens de l’État et du Parti, depuis les contrôles et les décisions du Bureau politique jusqu’à l’usage des « discours du chef de l’État » comme une norme pour toute la société, depuis les menaces et les sanctions jusqu’aux formulations d’une ligne à respecter dans les différents articles théoriques et critiques des revues littéraires albanaises ou de la presse quotidienne. Il est ainsi instructif de s’arrêter un instant sur l’un des discours du « chef de l’État » sur la littérature et les arts, prononcé le 7 mars 1968 :

« Concernant la littérature étrangère et mondiale, dans les écoles et dans le public, je pense que pendant un temps assez long elle s’est retrouvée dans une situation chaotique, assez dangereuse. Même s’il y a eu des améliorations ces deux ou trois dernières années, la situation reste inquiétante. En ce sens il n’y a pas de critères sains ; et là où il y en a, là où ils sont donnés, ils sont détournés, abâtardis. Pour cela il faut que le Comité central du Parti y mette la main sérieusement, car il y a des affaires de principe qui doivent être affirmées avec force et il faut bien en organiser le contrôle de l’application. On traduit n’importe quel roman qui plaît à certains et on demande de l’éditer ; si le traducteur du roman est une personnalité et l’auteur du roman un « classique », indépendamment des idées qu’on formule à son sujet, le roman se publie et on le donne pour nourrir le public. D’autre part, le même traducteur donne des conférences au nom du Parti, en contradiction avec les idées du roman qu’il a traduit. Il se moque de sa propre inconséquence et de la maison d’édition qui a mis en œuvre son projet.

Au peuple et à la nouvelle génération, que ce soit dans les éditions scolaires ou publiques, il faut donner en mains propres des livres non pour les désorienter ou les désordonner spirituellement, mais pour les aider à connaître le développement de la société et en même temps pour les armer de notre idéologie. La littérature étrangère est un champ large et divers. Le choix attentif de ce dont nous avons besoin dans ce domaine est possible, mais difficile. Les gens qui feront ce choix doivent avoir une grande culture et des points de vue formés au marxisme-léninisme. Ces personnes doivent bien connaître les besoins, non en bloc mais en catégories particulières ; en traduisant et en éditant la littérature étrangère, elles doivent avoir clairement en vue les buts définis et les objectifs du Parti. Dans cette question importante et délicate, il ne faut permettre ni le snobisme, ni les goûts individuels, ni les goûts maladifs, pas plus que le nihilisme, en disant qu’« ils ne nous servent pas ». Non, ils nous servent, mais on va en prendre la quantité nécessaire et les éléments qui vont aider à notre développement mental, artistique et culturel ».

Ce texte, qui nous semble particulièrement inquiétant, manifeste clairement la volonté de l’idéologue dictateur que fut Enver Hoxha pour une censure généralisée de la littérature « étrangère », de la littérature mondiale. La dénonciation des « goûts maladifs » fait singulièrement penser à la condamnation de « l’art dégénéré » par le national-socialisme. C’est la même prétention d’un État totalitaire à tout régenter dans le domaine de la culture et de la vie spirituelle. L’expression de « goûts maladifs » n’est pas employée par hasard : elle est beaucoup plus menaçante qu’on ne pourrait le croire, puisque dans l’Albanie communiste, comme dans l’Union soviétique de Brejnev, nombre de « déviants », d’intellectuels et d’individus dont l’expression n’était pas conforme à la ligne officielle furent internés dans des asiles psychiatriques. 

Ce passage du discours du dictateur est intéressant aussi car, en des termes un peu voilés, Enver Hoxha nous décrit la situation en Albanie à la fin des années 1960, ou plutôt l’analyse qu’il en fait. Contre le modèle soviétique, a fortiori contre le socialisme autogestionnaire de la Yougoslavie, accusés de trahir le marxisme, l’Albanie s’inspire de l’expérience chinoise, à l’époque en pleine « révolution culturelle ». Cette nouvelle réorientation a évidemment des effets non seulement sur les « masses populaires », mais aussi sur les cadres et sur les responsables du Parti. Il faut donc réaffirmer avec force la légitimité de la voie choisie et l’autorité sans partage des gouvernants. Les hommes de lettres, les traducteurs et écrivains suspects d’une liberté incontrôlée, sont donc rappelés à l’ordre. La personnalité des uns et les goûts des autres sont autant de marques d’individualisme qui doivent céder devant les choix « collectifs », qui sont en réalité les choix de l’appareil du Parti et du gouvernement.

Plus particulièrement, l’école et la pédagogie seront des exemples de ce contrôle idéologique, du fait du poids de ces institutions dans la formation des élites comme des masses. Seuls ceux qui sont formés au marxisme-léninisme sont habilités à dire les choix légitimes en matière de littérature. Les autres, marqués par « les goûts individuels, les goûts maladifs, le nihilisme même » ne sauraient qu’être écartés. On voit comment les jugements idéologiques se servent de notions médicales pour condamner les choix de certains auteurs en matière littéraire. L’ombre de la psychiatrie, si utilisée alors en URSS, plane sur ce type de discours. Ainsi dans cet extrait de discours, tous les éléments sont réunis, ou presque, pour comprendre comment les conditions politiques et idéologiques influencent le choix des œuvres traduites : opposition sans compromis de la pensée « socialiste » avec la pensée bourgeoise, rôle des élites et du peuple, influence de « l’extérieur », invocation des gardiens de l’orthodoxie d’Engels à Marx, responsabilité du Parti et des dirigeants dans le redressement des mœurs et des pratiques. 

4.2.7. Quels sont les écarts entre la date de parution d’une œuvre dans la langue originale et sa traduction ?

Cela dépend des œuvres et des auteurs, mais aussi des priorités des plans annuels. En Albanie à cette époque, les traductions des auteurs contemporains, à l’exclusion de certains auteurs du bloc communiste, sont relativement rares et il est difficile d’indiquer l’écart temporel entre la traduction et la date de publication dans la langue originale, en sachant aussi que, même pour les classiques, le processus de la traduction à la publication n’est pas systématique. Il arrive par exemple que des œuvres de Shakespeare traduites dans l’entre-deux-guerres ne paraissent que vers les années 1950-1960 mais pas au début de la période communiste. 

Une grande importance est accordée aux traductions de la littérature albanaise vers les langues des pays occidentaux. À titre d’exemples, deux livres, L’amour de Mimoza de Nasho Jorgaqi et La dernière ville de Petro Marko, ont été traduits en italien à la demande de l’éditeur italien en 1967, mais ils n’ont été publiés qu’après les années 1990. 

4.2.8. Quels sont les écarts entre le canon littéraire de la langue d’origine et le corpus de textes traduits (traduction d’auteurs ou d’ouvrages jugés secondaires dans la littérature d’origine, ou au contraire absence de traduction d’auteurs ou d’ouvrages majeurs) ? Peut-on identifier les causes de ces écarts ?

Dans la mesure où le choix des œuvres à traduire n’était pas esthétique, mais se faisait selon des critères idéologiques, des auteurs secondaires devenaient prioritaires dans la planification des traductions sans que les lecteurs aient déjà connaissance des auteurs ou ouvrages majeurs de la littérature occidentale. Mais pour les œuvres littéraires des pays dits de l’Est, le canon littéraire était relativement respecté et suivait le canon culturel des pays d’origine. 

4.2.9. Citez quelques textes emblématiques traduits à cette époque (s’il y en a), titres et dates.

Vedat Kokona traduit Anna Karénine de Tolstoï, publié d’abord en 1954 dans la revue Nëntori. Lasgush Poradeci traduit Eugène Onéguine de Pouchkine, qui a été très apprécié, mais il traduit aussi magnifiquement des poèmes de Goethe. Halit Selfo traduit Cœur de Edmondo de Amicis, Robert Shvarc traduit des pièces de Bertolt Brecht : La mère, Mère courage et ses enfants, Les fusils de la mère Carrar, Les jours de la commune, et La résistible ascension d’Arturo Ui, sans oublier les romans de Erich Maria Remarque, A l’ouest rien de nouveau et Arc de Triomphe, qui connaissent un énorme succès et deviennent véritablement emblématiques. Les drames de Shakespeare, traduits par Skënder Luarasi et Fan Noli, étaient aussi très prisés en Albanie, sans oublier les pièces de Molière qui, surtout avec Tartuffe, fait partie du canon indiscutable de la littérature étrangère. Skender Luarasi traduit magnifiquement le Faust de Goethe. La nue empantalonnée de Maïakovski et Une lettre à ma mère de Essenine, traduits par Ismail Kadaré, sont très appréciés et deviennent aussi emblématiques. Plus tard, Kadaré traduira le roman Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway à partir de l’original. 

Comment traduit-on ?

4.2.10. Trouve-t-on des réflexions et/ou des débats sur la traduction ? Sur quoi portent-ils ? 

Dans la période de l’entre-deux guerres, les écrits et les débats sur la traduction nourrissent les pages des revues littéraires. Mais à l’époque communiste, avec la fermeture définitive de revues littéraires Hylli i DritësKritika, etc.), il y a peu de réflexion théorique sur la traduction. Les débats, discours ou réflexions théoriques portent en général sur « la littérature étrangère » et la traduction n’est guère envisagée que dans cette perspective, souvent du seul point de vue du choix des textes et des l’évaluation des auteurs. 

Dans les années 1970, le principal magazine littéraire de l’époque, Drita, consacre une rubrique spéciale à la littérature étrangère. La plupart des articles sont marqués par une critique négative sur cette littérature qualifiée de « bourgeoise et révisionniste ». Si dans la période précédente (les années 1960) les fondements descriptifs et les mots d’ordre théoriques d’une esthétique du réalisme socialiste étaient mis en exergue, on peut remarquer au début des années 1970, à travers les critiques et les consécrations particulières, une fermeture rigoureuse de la pensée critique et théorique vis-à-vis de la littérature occidentale, mais aussi des littératures russe et polonaise. Les réflexions sur la traduction portent surtout sur le choix des textes à traduire. Il faut ajouter que, parmi les réflexions théoriques, se glissent des critiques de différents auteurs de la littérature mondiale, sans que le lecteur ait toujours accès aux œuvres elles-mêmes. Ce passage d’un article intitulé « Quand la décadence s’approfondit » l’illustre bien : « Dans une des pièces de théâtre de Beckett, de scène en scène, les personnages continuent à s’enfoncer graduellement dans la boue, jusqu’au dernier acte où il ne leur reste que la tête dehors, mais on comprend qu’avec la chute des rideaux les têtes seront elles aussi enterrées. Le chemin de l’art décadent contemporain, sa dégénérescence continue et graduelle, nous rappelle au propre l’enfoncement des personnages de Beckett. C’est aussi le chemin naturel d’une littérature et d’un art destinés à mourir tôt ou tard avec la société qui les a créés. » L’intérêt ici ne réside pas dans le contenu de la critique et du discours, qu’on pourrait aussi bien trouver en France où dans d’autres pays démocratiques, mais dans l’articulation avec le discours officiel et par conséquent l’impossibilité de dire autre chose. D’autant que la pièce en question ou l’œuvre de Beckett n’étaient à l’époque pas accessibles en Albanie. 

Plus loin on peut lire : « Le thème de la solitude de l’Homme est l’une des motivations contemporaines de toutes les décadences... » [9]. On critique aussi L’Étranger de Camus, qui ne verra le jour en albanais que dans la deuxième moitié des années 1980. 

À côté des critiques sur « l’art décadent » et les « auteurs révisionnistes », on trouve aussi des appréciations positives et des éloges sur certains auteurs comme Bertolt Brecht pour son « théâtre révolutionnaire ». C’est pour cette raison que la majeure partie de l’œuvre de Brecht a été traduite en Albanie (en 1971 paraît un volume qui réunit ses drames). On peut remarquer que, même dans le cas d’une critique positive, le lecteur albanais qui n’a aucune information parallèle a une connaissance fragmentaire et manipulée des textes et des auteurs. Dans ce contexte, il est aussi courant de retrouver comme « révisionnistes » certains auteurs qui avaient été appréciés auparavant. C’est le cas par exemple de Mikhaïl Cholokhov : son roman Le Don paisible est traduit en albanais dans les années 1950, mais, taxé par la suite de révisionnisme, l’auteur devient indésirable pour la littérature albanaise [10].

4.2.11. Certains traducteurs écrivent-ils des préfaces explicitant leur pratique ainsi que le choix des textes qu’ils traduisent ?

Les traducteurs mais aussi et surtout les rédacteurs ou les responsables des maisons d’édition écrivent des préfaces. On y trouve les éléments caractéristiques de la pensée officielle qui se veut marxiste et témoigne d’une construction extrêmement dogmatique. Elles se présentent comme la seule expression de la vérité et distribuent les bons et les mauvais points. On y trouve rarement des explications techniques sur l’acte de traduire. 

4.2.12. Comment la censure influence-t-elle le mode de traduire ?

Souvent la censure interdit les traductions des œuvres considérées comme incompatibles avec le modèle esthétique du réalisme socialiste et les idées de la propagande albanaise. Les classiques, ainsi que certains autres auteurs, échappent à l’interdiction, mais ils sont filtrés par la censure de certains extraits et par l’interprétation tendancieuse d’autres passages. Une lecture minutieuse tente de les assaisonner, de les rendre acceptables ou de les « marxiser ». C’est ainsi que le lecteur est amené à penser que ces textes peuvent avoir des points de convergence avec la philosophie officielle du régime d’Enver Hoxha. Et c’est au point qu’après les années 1990, certains auteurs, traduits et lus pendant le régime communiste, ne bénéficient pas en Albanie du même préjugé favorable que d’autres contemporains, interdits alors puis traduits par la suite : le public albanais croit en effet les connaître et les considère à tort comme des auteurs marxisants ou tout au moins encensés par le régime communiste comme de grands précurseurs, certes imparfaits et à qui il arrivait de se tromper, mais qui méritaient néanmoins une place honorable dans l’enseignement officiel et les manuels scolaires. 

On peut ainsi penser qu’au-delà des auteurs et des textes traduits, il y a non seulement des transferts culturels mais aussi des « contre-transferts », c’est-à-dire que le choix et la réception des œuvres impriment leur propre logique aux œuvres qui sont traduites pour répondre à des besoins ou à des projets souvent très éloignés des textes eux-mêmes. Les transferts et les contre-transferts sont les deux faces d’une même réalité sociologique de l’Albanie totalitaire. 

4.2.13. Quel est le rôle des réviseurs dans l’établissement du texte final ?

Le texte est lu par plusieurs réviseurs, puis discuté à la Direction de la Culture et du Livre avant d’être approuvé pour publication par la maison d’édition. Il y a même des rédacteurs qui « corrigent » le texte, sans égard pour son style et son rythme. Il n’y avait pas que les textes traduits qui étaient mis aux « normes ». Dans les années 1970, même des œuvres de la littérature de la Renaissance albanaise étaient retouchées, jusqu’à des cas de censure et de correction des textes de Jeronim Derada, un des plus grands auteurs de la littérature arbëreshe.  

4.2.14. Y a-t-il des cas de traductions très infidèles à l’original ?

Le texte de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau est traduit par Sotir Paparisto en 1966 et présenté au public dans une édition du « Livre scolaire ». Mais cette traduction est malheureusement très incomplète. Les 180 pages de la traduction albanaise sont censées correspondre aux 700 pages de l’édition de la Pléiade ! Par exemple, la Profession de foi du Vicaire savoyard, qui figure dans le livre IV, est absente de l’édition albanaise. La traduction de l’Émile en Albanie sous le régime totalitaire soulevait des objections fortes : malgré la volonté de le réduire à un ensemble de recettes pédagogiques, il est clair que les bases philosophiques et le projet politique du texte mettaient au jour des contradictions évidentes entre cette œuvre, écrite au XVIIIe siècle selon le paradigme dominant de la nature, et une traduction réalisée au XXe siècle et soumise à la norme d’un État communiste. Les contradictions les plus fortes conduisent à la solution la plus radicale : couper le texte, supprimer les passages les plus gênants. Même si certaines coupes ne sont pas clairement justifiées par cette stratégie purement politique, on comprend à quel point la traduction d’une œuvre est un enjeu philosophique, politique et culturel de première importance.

4.2.15. Les traducteurs traduisent-ils généralement d’une seule langue ou de plusieurs ?

La majorité des traducteurs traduisent de plusieurs langues.

 

4.3. Le rôle culturel de la traduction

 

La traduction et la langue :

4.3.1. Statut de la langue écrite à l’époque (existe-t-il une norme unique pour cette langue ? coexistence éventuelle avec d’autres langues ?)

La langue officielle et littéraire à cette époque en Albanie est seulement l’albanais. On sent même une tendance du communisme national albanais à affirmer son pouvoir et sa propagande à travers la langue, comme en témoignent les essais pour unifier les différents dialectes autour d’une langue littéraire unique et la normalisation de la langue approuvée lors du fameux Congrès de l’orthographe en novembre 1972, sous la direction de l’Académie des sciences d’Albanie, de l’Institut de linguistique et de littérature et de l’université de Tirana. Une seule langue qui appartient à un seul pays et une seule nation. 

4.3.2. La traduction joue-t-elle un rôle dans l’évolution de la langue ?

Non. 

     

La traduction et la littérature :

4.3.3. La traduction joue-t-elle un rôle dans le développement des formes, des genres et des courants littéraires, notamment par rapport au réalisme socialiste ? 

Dans la première période, l’influence des auteurs soviétiques est perceptible chez quelques auteurs albanais reconnus du réalisme socialiste. On peut mentionner les romans de Dhimitër Xhuvani, Comment s’est forgé le fer et De nouveau debout, influencés par la littérature soviétique du réalisme socialiste. Le roman Terres défrichées de Cholokhov a pu influencer les écrivains albanais Jakov Xoxa et Dritëro Agolli. Les rêveries d’Ismail Kadare ont été influencées par les classiques russes et particulièrement par Pouchkine. Comme tous ces auteurs avaient fait des études en URSS et lisaient le russe, il est difficile de distinguer et de dire si l’influence venait ou non des œuvres traduites.

4.3.4. L’absence de libre-circulation des textes entre l’Occident et le bloc communiste favorise-t-elle des traductions plagiats (textes traduits présentés comme des œuvres originales) ?

Non.

4.3.5. Quelle est la place de la traduction dans la vie littéraire de la diaspora ?

On peut citer ici la revue Shejzat fondée et dirigée à Rome par Ernest Koliqi et Martin Camaj, qui publiait de temps en temps des traductions en langue albanaise. 

4.3.6. Quelle est l’influence des traductions réalisées à l’étranger ?

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4.3.7. Les traductions en langues occidentales jouent-elles un rôle dans la diffusion de textes interdits ?

Non.

 

La traduction et la société :

4.3.8. Peut-on distinguer des évolutions dans la diffusion et la réception des traductions (tirages, variations de popularité des auteurs, etc.) ?

4.3.9. Qui prend l’initiative des traductions ? Par quels canaux parviennent les informations sur les œuvres étrangères à traduire et les œuvres elles-mêmes ?

La direction des maisons d’édition et l’Union des écrivains d’Albanie décidaient des œuvres à publier ou à traduire selon un plan annuel. Grâce aux échanges d’informations et aux relations politiques, un auteur occidental traduit dans le bloc de l’Est avait de fortes chances d’être traduit en Albanie.

L’image de l’Albanie dans le monde intéressait beaucoup l’appareil d’État de l’époque et se déclinait largement par la propagande. C’est ainsi qu’on essayait non seulement de traduire de la littérature albanaise dans d’autres langues, mais aussi de collecter et de diffuser régulièrement des informations sur la réception de cette littérature à l’étranger, les prix, les critiques, par exemple en russe, bulgare ou français.

4.3.10. Quels sont les supports de publication et les modes de diffusion des traductions ? 

Le processus de publication, que ce soit pour les livres albanais ou pour les traductions, était suivi par les maisons d’éditions, qui proposaient des plans thématiques et fixaient les tirages, et par l’industrie polygraphique et du commerce. 

4.3.11. Y a-t-il des revues ou des collections spécialisées dans la publication de traductions ?

La revue littéraire et culturelle Nëntori publie également des traductions et le magazine littéraire Drita publie régulièrement de la littérature traduite. Dans les années 1970, Ismail Kadare dirige la revue en langue française Les lettres albanaises, avec une rubrique informative sur les livres traduits en albanais. 

4.3.12. Quel est le public des traductions ? est-il différent du public de la littérature originale ?

Le public est le même. 

4.3.13. Quelle est l’attitude de la censure à l’égard des traductions? Est-elle différente de l’attitude à l’égard des œuvres originales ?

Ismail Kadaré s’est exprimé à plusieurs reprises dans des interviews ou des articles publiés récemment dans la presse quotidienne albanaise sur la censure à l’égard de la littérature albanaise à l’époque du communisme.Son expérience personnelle nous permet de comprendre la perversité de la censure et le camouflage des règles de l’écriture pendant le Réalisme socialiste, un camouflage qui semait la peur et nourrissait l’hypocrisie des membres du système, y compris les écrivains. Tous les témoignages de cette époque nous indiquent que le jugement sur les œuvres littéraires était imprévisible et pouvait changer du jour au lendemain. 

Tandis que la littérature étrangère lue et étudiée en Albanie se structurait dans des cadres plus clairs, dans la plupart des cas, surtout pour la littérature occidentale, les définitions découlaient de jugements spéculatifs, superficiels et presque grotesques issusde l’idéologie ambiante. En règle générale, le critère du positionnement politique, de l’engagement, s’imposait comme critère essentiel. 

Pour ne prendre que quelques exemples : Hemingway était apprécié par la critique, car il avait participé à la guerre d’Espagne. Ce seul fait suffisait pour faire couler beaucoup d’encre sur ses œuvres, particulièrement sur Le vieil homme et la mer, qui devint un texte culte. En Albanie comme ailleurs, la guerre d’Espagne était considérée comme le banc d’essai de la Seconde Guerre mondiale, comme une guerre inégale livrée par les républicains qui n’étaient soutenus que par l’URSS. On pouvait donc, à l’époque du réalisme socialiste, fermer les yeux sur certains aspects d’Hemingway qui, après tout, pouvaient être considérés comme « bourgeois », pour être d’abord sensible à son engagement dans la guerre d’Espagne. Il était auréolé d’une gloire qui comptait au moins autant, dans l’esprit de ses lecteurs albanais, que la qualité littéraire. On savait bien aussi qu’on ne devait pas traduire Joyce. Dans ce genre d’exercice, même des auteurs certes beaucoup lus en Occident, mais peut-être de moindre importance littéraire, comme Erich Maria Remarque, devinrent des écrivains célèbres, grâce à l’interprétation de leurs textes relevant de la littérature de témoignage, très appréciés non seulement par la critique mais aussi par les lecteurs albanais. Dans ces conditions, la traduction faisait partie des décisions administratives et l’attitude officielle était beaucoup plus claire, plus explicite et par conséquent moins difficile dans les choix et les décisions qu’à l’égard de la littérature albanaise. 

4.3.14. Y a-t-il des cas d’utilisation de traductions (ou de pseudo-traductions) à des fins de propagande ou au contraire de résistance ?

La littérature soviétique était toujours utilisée à des fins de propagande, mais il y avait aussi des auteurs de la littérature occidentale, Paul Éluard parexemple, qui étaient utilisés à des fins de propagande. En règle générale, tout auteur, tout texte littéraire devait passer par des interprétations qui avaient une visée propagandiste. On peut dire quelques mots de l’influence négative du mouvement de mai 68 en Albanie. Si on consulte la presse de l’époque, on observe que les décisions et les événements qui suivent mai 68 en Albanie — la lutte contre toute religion, la proclamation d’un athéisme d’État et la suppression de certaines matières à l’école secondaire, comme par exemple le latin — ont été largement justifiées par ce qui se passait en Occident. Dans plusieurs journaux et documents de l’époque, le mouvement parisien de mai 68 et son écho ont bien servi à interpréter et appuyer les inspirations et les applications albanaises de la révolution chinoise. On a alors fait croire au peuple albanais que ces mesures autoritaires prises dans le sillage de la Révolution culturelle chinoise étaient conforme au vent de liberté qui avait soufflé sur Paris en mai 68 [11] . Mai 68 a donc, selon nous, joué un rôle très négatif dans l’évolution du régime albanais, dans le sens d’un durcissement totalitaire. Des universitaires et intellectuels français de renom n’ont pas hésité à apporter leur caution à la politique d’Enver Hoxha. Celui-ci, s’il n’avait pas été approuvé et soutenu de l’extérieur, aurait peut-être douté de ses fantasmes. Il a été au contraire applaudi par des universitaires français. Robert Escarpit, collaborateur régulier du journal Le Monde, n’est qu’un cas parmi d’autres.  

4.3.15. Y a-t-il des traductions clandestines et quel est leur diffusion et leur influence sur la littérature ou la vie culturelle ?

Non. Il y a eu des lectures clandestines mais jamais de traductions clandestines. Comprendre ce phénomène nous amènerait à comprendre le système communiste albanais, qui fit vivre tout un peuple sous un étroit contrôle social.     

4.3.16. Y a-t-il des répressions visant des traducteurs en raison de leur activité de traduction ? 

Il n’y a jamais eu de traducteurs indépendants :tout était contrôlé et soumis aux directives administratives. 

4.3.17. Les traductions anciennes sont-elles victimes de la censure ? selon quels critères ?

Beaucoup des traductions anciennes, sans pour autant être censurées, n’ont jamais été rééditées et ont été laissées dans l’oubli.

4.3.18. Quelles sont les caractéristiques du discours théorique dominant sur la traduction ?

Il n’y avait pas un véritable discours théorique sur la traduction. Le discours sur les œuvres, traduites ou non, était surtout politique. 

 4.3.19.  Réception critique des traductions ?

Il y a eu seulement des interprétations de textes traduits selon l’air du temps, dans les cas où ces textes étaient traduisibles, c’est-à-dire acceptables par la censure. 

 


Notes

 

[1] Rien ne paraît stable hormis l’organisation du Parti. Les changements dans la vie littéraire épousaient les tournants dans les relations de l’Albanie avec les autres pays. 
[2] Tout l’appareil théorique et critique s’inspire de la Révolution culturelle chinoise, avec tout de même une adaptation albanaise. On peut lire dans le journal Drita du 23 décembre 1973 un article sur « Les Réflexions sur la littérature et les arts de Mao Zedong ».
[3] Dhimitër Shuteriqi, le directeur de la Ligue des écrivains de l’Albanie, considéré comme très libéral, est suspendu et remplacé par Dritëro Agolli.
[4] Ces auteurs et traducteurs considérés comme des privilégiés du régime zogiste, sont dans le meilleur des cas souvent marginalisés par le régime communiste. 
[5] Les premières pièces albanaises mises en scène par le théâtre national de cette époque apparaissent vers la fin des années 1940 et le début des années 1950. Parmi les textes de la littérature occidentale traduits, quoique peu nombreux dans cette première période, on peut noter une pièce de Pagnol, Topaze, mise en scène en 1945, une pièce de Molière, Le Mariage forcé, 1945, suivie en 1947 de Tartuffe, puis en 1953 une pièce de Shakespeare, Othello, et en 1957 la pièce Cabale et Amour de Schiller (d’après les archives du théâtre national à Tirana). 
[6] Voir également le catalogue de la bibliothèque nationale du livre traduit pendant cette période.
[7] De Balzac, on traduit Pierrette, Gobsek (qui devient en albanais L’usurier Gobsek), Eugénie Grandet, Le père Goriot ; plus tard, dans les années 1970, Les illusions perdues sont en partie traduites. De Victor Hugo, on traduit une Anthologie poétique et Les Misérables, d’abord en morceaux choisis publiés par les éditions du livre scolaire.
[8] C’est à cette période qu’on traduit le seul texte de Dostoïevski publié sous le communisme, Les pauvres gens (en albanais Les gens simples), qui sera interdit par la suite. La traduction de Résurrection de Tolstoï, interdit par la suite, précise bien dans la préface : « La religion chrétienne ne sauve pas l’homme de son égoïsme », un slogan réitéré dans tous les manuels de littérature étrangère à propos de l’œuvre de Tolstoï. Rappelons ici que l’Albanie s’est proclamée officiellement athée en 1968. Ce ne sera que dans les années 1980 qu’on traduira les nouvelles de Tolstoï.
[9] Articles publiés dans la revue littéraire Drita du 29 juillet 1973. 
[10] Voir l’article de Muzafer Xhaxhiu, « Rruga letrare e Shollohovit nga lëkundjet deri në kursin révizionist » [Le chemin littéraire de Cholokhov, depuis les incertitudes jusqu’à la tournure révisionniste], Drita, 4 et 11 février 1973. 
[11] Dans le quotidien Zëri i Popullit de cette période, on trouve plusieurs articles de propagande concernant cette question.